Le troc de « compensation » existe depuis longtemps entre pays et/ou entreprises. On échange des impressions publicitaires contre quelques mètres carrés de bureau, du pétrole contre des camions d’ananas. Le système n’est pas très connu des non spécialistes mais les américains le pratique couramment sous le terme de « barter » pour pénétrer des marchés émergents. Alsthom avait, il y a quelques années, un service spécialisé dont le personnel courait le monde pour troquer ses équipements en offrant un service de « compensation » à ses clients manquants de monnaie fiduciaire. De plus les sociétés de compensation facilitent l’écoulement de matières premières contre des équipements déclassés et donc soldés. Le troc utilise des méthodes de crédit vendeur/acheteur qui facilite le fonctionnement d’une bourse d’échange « asynchrone » (une affaire se fait en pariant sur une compensation à venir). Pour ce métier de l’intermédiation, la Toile est la bienvenue qui facilite le rapprochement de l’offre et de la demande, d’où une forte croissance prévue dans les années à venir, soit environ 600 millions d’euros pour le marché européen encore très en retard sur le marché américain du troc interentreprises qui était évalué à 6 milliards d’euros en 2004 (1).

troc-dim-bDésormais aidé par la Toile, un nombre croissant d’individus, aisés ou modestes, prend l’habitude de troquer des biens, des services, des savoirs ou des villégiatures, des enfants pour apprendre une langue le plus souvent et des métiers aussi (voir les émissions de TV récentes). Au final nous découvrons un monde post-capitaliste en creux de l’économie traditionnelle. On passe dans la non-économie : une valeur d’estime contre une autre valeur d’estime. Tes rollers contre mon vieux vélo. La presse a récemment fait sa Une sur l’histoire de ce canadien de 26 ans qui a réussit à échanger, de fil en aiguille, « un trombone contre une maison »(2). Entre réseaux non monétaires et réseaux monétaires se développe une économie d’échanges solidaires qui fait l’objet d’un « big bang » silencieux suivant l’avènement de l’Internet. Certaines sociétés s’affranchissent, à l’exemple de l’Argentine, des modèles économiques classiques pour mieux résister à l’appauvrissement de leurs économies en limitant l’appel à la fiduciarisation.(3) Les transactions font alors appel à des monnaies virtuelles de compensation. Ce qui ne fait pas l’affaire des économistes orthodoxes. Les deux approches s’opposent de façon stérile. Surtout lorsque l’on analyse l’interdépendance croissante entre l’économie traditionnelle et certaines monnaies virtuelles proposées par de grands réseaux de compagnies privées, à l’exemple du Miles. Le chemin de l’économie non monétaire reste difficile. Elle doit faire face en permanence à l’accusation de transactions occultes, de travail au noir, de transferts pour échapper aux taxes. Pour les avocats du troc, il s’agit d’un réseau d’entraide entre des adhérents d’une communauté pour des coups de main ponctuels, non répétitifs et de courte durée. Pour les tenants de l’orthodoxie monétaire, elle reste une économie déviante. Pour moi, elle est une des solutions d’avenir qui adapte l’économie au développement en milieu fragile.

L’origine de la mouvance solidaire, qui remonte au 19e siècle se situe généralement dans le constat que le système économique libéral répond mal aux besoins de la population, en particulier dans les milieux dits « défavorisés ». L’économie solidaire possède plusieurs formes, plus ou moins populaires, qui vont du commerce dit « équitable » relevant des théories post-capitalistes, en passant par les réseaux locaux d’entraide aux bases plus pragmatiques. Elles ont pour point commun d’être des économies coopératives. Un modèle adapté aux économies fragiles, faiblement capitalisées. Car le troc qui marche trop bien est d’abord l’indice d’une économie qui va mal. La preuve qu’un pays s’effondre ou s’adapte. L’économie du troc qui incarne cette économie solidaire n’est pas à prendre à la légère. Au début du 20ème siècle, l’Argentine était considéré comme un des pays les plus riches de l’Amérique latine, d’un niveau de vie comparable à celui de la France. Au milieu des années 1990, l’image de l’Argentine était associée au plus important désastre économique d’après guerre. La moitié des 36 millions d’habitants d’un des plus grands pays d’Amérique du Sud a plongé dans la pauvreté. Fin 2006, après que la monnaie nationale ait été dévaluée en janvier 1995, quatre millions de personnes vivent désormais sans argent – ou presque – grâce au troc. Tous les échelons de la société argentine étaient concernés et même les pays voisins. Le «trueque» ou troc est devenu l’affaire de tous. En 1995, l’Argentine ne comptait qu’un seul club de troc. En 2006, il y en aurait 8.000. Le réseau global de troc (Red Global de trueque) installé sur la Toile propose une nouvelle façon de « construire le bien-être ». Heloisa Primcivera, professeur à la faculté des sciences économiques de l’université de Buenos Aires, estimait les transactions réalisées au sein des clubs équivalents à 100 millions de dollars par an. L’impact en termes de qualité de vie est d’autant plus important en Argentine que les habitants ne reçoivent ni RMI, ni assurance chômage, ni allocations familiales. On y échange de tout dans les marchés en utilisant des monnaies de compensation virtuelles : on ne parle plus de pesos mais bien de «creditos». Des notes de crédit, de la taille d’un billet de banque, ont remplacé la monnaie dans les portefeuilles. Les mécaniciens, les professeurs de maths et les organisateurs d’événements ont repensé leur tarification en termes de «crédits à l’heure». C’était vrai aussi pour la Russie en 1998. Dans de nombreux pays se réinventait un marché des échanges limitant l’appel à la monnaie fiduciaire au bénéfice de l’économie du troc. Les uns devaient s’adapter à leur entrée dans une économie libérale qui manquait de liquidités, les autres devaient faire face à la disparition de la majeure partie de leurs liquidités. Sans le vouloir, mais dans la douleur, tous inventaient et démontraient les possibilités insoupçonnées des échanges non fiduciaires pour survivre dans une économie traditionnelle dévastée. Dans cette orientation forte de l’économie « low cost », il devient tout à fait vraisemblable que des communautés d’Internet s’emparent un jour d’une monnaie parallèle suffisamment importante qui aiderait à des transactions distantes. Ce pourrait être le fait d’une grande organisation, comme eBay, qui peut offrir des garanties de transactions dans un cadre transnational ou, différemment de la mise sur le marché d’une monnaie virtuelle internationale à l’exemple du « Miles » des compagnies aériennes. Les circuits de monnaies virtuelles alors proposées en substitution sont variés. La création monétaire peut être décentralisée et répondre aux exigences de communautés qui s’entendent par un contrat implicite ou explicite pour utiliser une monnaie virtuelle commune. Un phénomène connu dès l’antiquité en Afrique avec la « monnaie des sables », coquillage qui servait d’équivalent aux monnaies virtuelles d’aujourd’hui : le grain, par exemple, pour les SEL français. Ces derniers sont nés au Canada dans les années 1980 dans des milieux modestes. Depuis, plus de 300 réseaux de SEL fonctionnent dans l’hexagone. Tous les paysans du monde l’adoptent, de l’Inde au Japon en passant par l’Afrique. Dans le système actuel basé sur la compétition et l’exclusion des plus faibles, le SEL offre la possibilité de préserver, même dans les pires difficultés économiques, le lien d’utilité économique et social : par exemple faire de la pâtisserie, de la couture, du bricolage, raconter des histoires aux enfants, apprendre à faire un vrai couscous,… Ainsi tout le monde peut proposer quelque chose afin d’entrer dans une économie caractérisée par des échanges non monétaires.

Les économistes sont de plus en plus inquiets devant la montée en puissance d’une économie sans argent. Selon l’économiste Marshall Goldman, du Collège de Wellesley (Massachusetts), le troc pourrait avoir des conséquences aussi désastreuses en Argentine qu’en Russie, il y a dix ans. Avec l’effondrement de l’économie russe, en 1998, le troc équivalait à près de la moitié des transactions commerciales, rappelle Goldman. « Quand autant de gens se tournent vers le troc, c’est que le système financier ne fonctionne pas», constate-t-il. A cette échelle, l’échange de biens et de services encouragerait, selon ce dernier, l’évasion fiscale, l’inefficacité et la corruption. Un discours très mal accueilli dans les pays visés où la population est suffisamment informée pour savoir que ce sont les dirigeants des systèmes bancaires et monétaires qui sont à l’origine de la défaillance de leur économie(4). Les parangons de la vertu économique à vouloir corseter toute l’économie sans tenir compte de l’intérêt social de tolérer une part d’économie grise, n’ont jamais réussi qu’à tuer tous les petits métiers de services en accentuant la misère. Une observation importante lorsque l’on constate qu’énormément d’échanges n’auraient pas pu voir le jour dans le cadre classique de l’économie de marché et qu’en plus ces pratiques donnent lieu à des rencontres conviviales et souvent festives. D’où cette observation : plus le commerce moderne a été normalisé et monétarisé plus le besoin de préserver le caractère social du lien « de transaction » se renforce. Ce besoin constitue un des fondements de la résistance de la société à l’impérialisme de la pensée économique qui ne voit que des transactions marchandes et monétaires dans la relation à autrui. Ceci explique pourquoi l’inquiétude des économistes orthodoxes n’est pas partagée par les responsables argentins. Pour eux, cette économie parallèle préserve l’insertion économique et sociale. Internet joue un rôle particulièrement actif dans le renouveau de ces réseaux de solidarités. On constate que l’entraide et la solidarité sont demeurées des habitudes latentes qui, au besoin, n’hésitent pas à resurgir. Quelque 60 millions d’américains aurait déjà utilisé Internet afin de résoudre des problèmes personnels ou professionnels. De plus en plus d’internautes réinventent à Paris comme à Lyon mais aussi à Singapour ou New York, le voisinage branché. Le wifi partagé aura facilité la cyber convivialité entre les habitants d’une cité ou d’un immeuble. On se confronte via des jeux ou via des échanges d’idées grâce aux tchats, ce qui constitue autant d’occasions de justifier des sorties ou des rencontres. Des réseaux sociaux de proximité se multiplient qui assurent des liens de solidarités et d’informations : Peuplade, Kestendi ou Placepublique facilitent la mise en relations de gens d’un même quartier, d’une même immeuble, Tous les internautes branchés coopèrent pour se passer les bons plans ou s’entraider. A Lyon, ils ont appelé cela le « web de palier ». Le concierge n’est plus dans l’escalier mais dans le réseau de proximité. En cas de problème on laisse un petit message pour la collectivité : « Qui pourra venir donner à manger à mon chat et arroser mon ficus ? ». Le réseau est devenu le lieu où se reconstituent les solidarités sociales autant qu’économiques. Solidarités que la dispersion résidentielle et les différenciations socio-économiques avaient diluées dans les espaces urbains modernes. La victoire des argentins contre la dévastation de leur économie n’est pas seulement d’avoir « réinventé la vie en réinventant le marché« , comme aime le dire Heloisa Primavera ; ils ont surtout ouvert un chemin aux exclus du progrès social et de la croissance économique (5). L’économie non monétaire est d’abord celle du monde des gens modestes et des pays à faible pouvoir économique : le plus grand nombre. Quelles que soient les raisons qui les ont amenées à la ruine, comme en Argentine avec l’écroulement du système financier, ou écartées du monde du travail comme en Europe, pour des milliers de personnes, la compensation non monétaire devient l’instrument de secours, le parachute social d’une société paupérisée, dévalorisée. Elle justifie l’explosion des sites de solidarités sociales et économiques sur la Toile(6).Dans les villages d’antan, chaque individu faisait partie d’un réseau dense de relations fondées sur la confiance et le respect mutuel, le liant à des parents, voisins et amis. Cela se manifestait concrètement par l’échange d’une foule de services, par de l’entraide et diverses formes de solidarité : soins aux animaux, assistance lors des accouchements, soutien matériel et affectif lors des décès, etc. Ces solidarités permettent à des millions de français de vivre dans des bourgades ou des villes en compensant leur manque d’argent par de menus services et échanges qui complètent une démonétisation qui leur est imposée faute d’avoir pu devenir un acteur du jeu économique classique. Ainsi améliore-t-on le seuil de résistance à la pauvreté en tolérant les « transactions économiques alternatives » qui favorisent le lien social. Elles empêchent de sombrer parce que le lien de solidarité sociale reste plus fort que le seul lien économique.


[1] Le Nouvel Economiste du 18 janvier 2007

[2]http://www.lefigaro.fr/people/20060711.WWW000000302_echange_trombone_contre_maison.html

[3] Circulation d’une monnaie incarnée par du papier (ou billets) convertibles partout compte tenu du fait de la confiance qui lui est accordée et dont la masse et la circulation sont contrôlées par un organisme central de l’émetteur (la banque centrale d’un pays émetteur).

[4] http://webduweb.free.fr/troc.htm

[5] Source http://www.globenet.org/transversales/archives N°58

[6] À l’exemple de http://www.econosoc.be

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