D’une façon générale la notion de « place de marché » est associée à des espaces de transactions marchandes de produits et de services. Des milliers d’entreprises ont ainsi réduit considérablement leurs coûts de transaction tout en trouvant des fournisseurs souvent moins disant. Pour certaines entreprises la croissance et l’accumulation considérable des investissements immatériels rendent plus crucial que jamais la question de leur rentabilité. Alors que pour d’autres, les dépenses en R&D nécessaires pour maintenir un bon niveau technologique, pour financer un haut niveau de formation, pour préserver l’innovation, augmentent de façon dramatique. Au point que nombre d’entreprises, comme déjà nombre de pays, pourraient ne plus pouvoir financer leur recherche, ni ses applications. Seuls des réseaux de markeplaces ou portails spécialisés sont en mesure de favoriser le rapprochement entre l’offre et la demande de connaissances et d’expertises. Des communautés professionnelles se mobilisent et utilisent ces réseaux afin de faciliter l’accès à de la matière grise à moindre coût.  Une tendance qui va s’affirmer compte tenu des difficultés pour les PME d’accéder à des ressources rares et coûteuses et faute de pouvoir se doter en propre des nombreuses compétences dont elles ont besoin : on achètera donc de l’expertise plus que l’on n’embauchera. Pour répondre à ces nouveaux besoins, les portails corporates, complètent les portails d’entreprises. unclesamAvec la financiarisation croissante des connaissances, des expertises et des licences, nous voyons se multiplier les initiatives en mesure de favoriser les transactions et de constituer un peu partout dans le monde des plates formes de ressources de connaissances pointues qui sont autant d’officines spécialisées dans l’intermédiation. Ainsi, Alph Bingham, ancien vice-président de Eli Lilly, s’est demandé si l’on pouvait poser à des milliers de chercheurs les problèmes auxquels s’attaquaient les chercheurs de ses laboratoires. Accessibles grâce à Internet, un gisement de matière grise fabuleux était à la portée de son entreprise. Pour ce dernier, cela ressemblait à ce qui passe à la radio : « Posez la question : « qui a terminé troisième à Indianapolis en 1938 ? » et en 2 minutes quelqu’un vous téléphone la réponse ». C’est en 2001 que les patrons d’Ely Lilly décidèrent de mettre l’idée à l’épreuve en investissant quelques millions de dollars dans une start-up sur Internet appelée InnoCentive, contraction d’Innovation Incentive, incitation à l’innovation[1]. Deux autres entreprises, Dow et Procter & Gamble, joignirent Eli Lilly très rapidement. Quand le premier problème de la « Bourse des Savoirs » d’Innocentive a été affiché en juillet 2001, une des premières solutions est venue en moins de 72 heures d’un chimiste spécialisé dans le pétrole, Michael Cash, âgé de 28 ans,  travaillant au Kazakhstan.  «J’ai eu instantanément l’idée pour résoudre le problème[2]» déclara celui-ci. Aujourd’hui les entreprises contactent InnoCentive en se déclarant « demandeuses » et publient sur Internet leurs problèmes de R&D. InnoCentive s’assure que les exigences légales, de confidentialité, de rigueur scientifique sont vérifiées. Pour afficher une demande, l’entreprise demandeuse paie un acompte à InnoCentive, en général autour de 2 000$. Pour avoir plus de précisions sur la demande, il faut être préalablement inscrit comme solver (découvreur de solution). Les scientifiques du monde entier doivent s’inscrire en remplissant un formulaire en ligne et accepter un règlement émis par InnoCentive. C’est là qu’est précisée la politique de non-divulgation de la solution et de transfert des droits de propriété intellectuelle. Le site innocentive.com sert de forum d’échanges. InnoCentive a créé un espace sécurisé en ligne appelé Project Room (salle des projets) qui contient les contraintes diverses liés à chaque problème. C’est là que les chercheurs soumettent leurs solutions directement à InnoCentive par l’intermédiaire de la Project Room qui leur a été attribuée. InnoCentive s’occupe de l’évaluation de la solution ; six de ses scientifiques aident les entreprises clientes à passer en revue les solutions proposées  et à sélectionner la meilleure. Plus de 25 000 scientifiques se sont enregistrés comme « apporteurs de solutions » pour examiner les questions et soumettre leurs solutions en ligne. Les scientifiques inscrits proviennent de plus d’une centaine de pays. Plus de la moitié (53%) habitent en dehors des USA. Au départ, la chimie était la seule discipline concernée. Puis l’expérience s’est étendue à de nombreuses autres disciplines. Selon Darren Carroll[3], PDG d’InnoCentive, cette formule permet aux scientifiques de recevoir une reconnaissance publique et aux entreprises de puiser des talents dans la communauté scientifique mondiale pour trouver des solutions innovantes à de difficiles problèmes de R&D. Pour Eli Lilly, InnoCentive fait plus que tripler son nombre de chercheurs sans les avoir comme salariés.  Non seulement les entreprises peuvent acheter la matière grise bon marché mais elles peuvent aussi la rentabiliser. Dans la revue « Biotech » Darren Carroll soulignait l’attrait de la formule pour les entreprises : « Imaginez l’augmentation de productivité qui pourrait avoir lieu si les entreprises étaient en mesure de mettre en valeur à leur profit cette puissance cérébrale. […] Ce qu’offre InnoCentive, ce n’est pas un remplaçant des efforts de R&D des entreprises, mais un complément[4]». Des entreprises installées dans un même écosystème économique se sont mises à multiplier les partenariats en vue d’accéder économiquement à des connaissances les plus diverses. Grâce à Internet, nous révolutionnons la rentabilité des savoirs. innocentive

La montée en puissance du courtage de la PI

Les patrimoines immatériels entrent dans la sphère marchande et les besoins d’intermédiations fleurissent un peu partout d’autant que les firmes ont réalisé leur insuffisance en matière de valorisation de leur patrimoine. Une enquête du BTG International, un fond d’investissement en technologies et sciences de la vie, montre que 67% des compagnies américaines possèdent des actifs technologiques qu’elles n’exploitent pas[5]. C’est vrai aussi au Japon. Les Japonais constatent depuis la fin des années 90 une diminution des recettes des licences, le professeur Masatoshi Koshiba, prix Nobel de physique répondant à une interview du Nihon Keizai Shimbun, déplore le mauvais parti tiré des innovations japonaises[6]. La valorisation de la matière grise, des actifs immatériels des entreprises, devient affaire de spécialistes. Les magazines multiplient les éditions spéciales sur les stratégies des ventes de licences. Les récents forums de l’innovation du magazine Fortune à New York ont du refuser du monde tellement il y avait de demande d’inscriptions. Problème identique en Europe, une étude déjà ancienne de 2003 du cabinet KPMG montrait que 27% seulement des entreprises européennes considéraient la propriété industrielle comme une source possible de revenus et 16% qu’elle pouvait être un élément de leur stratégie. Missing PieceLe déficit de sensibilisation y est pour beaucoup. Sans doute faudra t-il des initiatives énergiques des pouvoirs publics avant que cela ne se transforme en déficit dans la balance des paiements. Sans compter les dégâts occasionnés par la perte d’attractivité vis à vis des investisseurs de plus en plus attirés par les entreprises et les secteurs d’activités innovants. Si certaines entreprises s’aperçoivent qu’elles ne valorisent pas suffisamment leurs savoirs, d’autres observent une accumulation coûteuse et improductive de leurs brevets. C’est sur la base de ce constat qu’en 2002, Mark Bernstein prendra la tête du centre de Parc.Inc, nouveau nom du centre d’innovation à Palo Alto de Rank Xerox. Une orientation en centre de profit de ce qui a été longtemps considéré comme une formidable boite à idées de la Californie et de l’industrie informatique, mais incapable – disait-on volontiers – d’en tirer des avantages monétaires. Le marché est suffisamment alléchant pour financer le Parc. Le chiffre d’affaires des cessions de licences devrait atteindre, selon les experts,  la somme de 500 milliards de dollars dans les dix ans à venir[7]. Ce sont généralement des spécialistes maison qui valorisent le portefeuille des actifs en question, comme Xerox ou IBM, mais ce n’est pas toujours le cas. Les marchés des échanges et des transactions d’innovation se développent maintenant rapidement grâce à des sociétés de courtage spécialisées. Désireuses de contribuer à la commercialisation des licences des entreprises japonaises, la firme de courtage japonaise Zurich Securities a créé en 2003, un nouveau fond destiné à racheter les brevets aux entreprises afin de les négocier sur les marchés internationaux. De son côté, la société Ocean Tomo a lancé les enchères en ligne de brevets qui lui auront rapporté 23 millions de dollars en 2006. Le Québec a mis en place en 2000, le projet «Valorisation Recherche Québec» en constituant quatre sociétés de valorisation (Univalor, Sovar, MSBi, Valéo). Ces sociétés commercialisent les trouvailles des centres universitaires, des grandes écoles, des centres hospitaliers et organismes affiliés. Elles ont pour mission d’accompagner le chercheur dans la chaîne de valorisation, de la déclaration d’invention jusqu’au transfert technologique. Je m’en étais fait l’écho dans Netbrain alors qu’en octobre 2001, le Centre de Recherches sur les Communication Canadien (CRC), laboratoire comptant parmi les chefs de file mondiaux de la recherche en télécommunications, et BTG, société internationale de commercialisation de technologies, ont annoncé avoir conclu une entente en vertu de laquelle BTG aidera le CRC à commercialiser ses technologies brevetées. Chaque fois que BTG acceptera une proposition du CRC, elle disposera alors des droits exclusifs de commercialisation de la technologie en question auprès d’entreprises, d’abord au Canada, puis à l’échelle mondiale. Le CRC et BTG se partageront les redevances résultant de l’attribution des licences. Mise en page 1Les français s’y mettent aussi. Le 4 mars de cette année 2010 le gouvernement français annonçait une initiative similaire de soutien sous la houlette de la Caisse des Dépôts et Consignations qui avait lancé en 2009, France Brevets. Doté au départ d’un fond de 20 millions d’euros porté à 100 millions en 2010, le projet de France Brevets est d’une part de constituer et de soutenir les brevets issus des laboratoires des universités et de la recherche publique, et d’autre part de les valoriser et les commercialiser. Une démarche non dénuée d’embuches mais qui, de mon point vue, symbolise parfaitement l’entrée de la France dans l’économie des savoirs. Ne reste, à son responsable, Monsieur Philippe Braidy[8] qu’à résoudre un petit problème : faire en sorte que la CDC finance rapidement un site internet de qualité afin de favoriser la visibilité et la notoriété de ce portail d’aide à la commercialisation de la matière grise française.


[1] Business Development, InnoCentive Inc., 35 New England Business Center, Andover, Mass., USA, www.innocentive.com

[2] Karen Lowry Miller, “Ideas Wanted”, NewsWeek, 30 juin 2003.

[3] Dyke Hendrickson, “World-class solutions”, Mass. High Tech, 24 février 2003.

[4] Biotech, Vol.1, n°4, novembre 2002. Site français http://www.france-biotech.org/category/a-propos-de-france-biotech/qui-sommes-nous/

[5] BTG International, société londonienne de gestion de portefeuilles de brevets technologiques, conduit une politique très agressive pour s’assurer de la propriété de nombreux brevets qu’elle négocie ensuite sur le marché mondial.

[6] Voir Courrier International du 5 février 2003

[7] « La puissance caché des brevets », Kevin G.Rivette et David Kline, L’Expansion Management Revue, Septembre 2000

[8] Monsieur Philippe Braidy, est directeur du développement territorial et du réseau de la CDC,

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