La mise en place d’un réseau de télécommunications ouvre des possibilités sans pour autant résoudre les différentes attitudes d’ouverture des gens les uns vis-à-vis des autres. Des milliers de kilomètres de cuivre ne donneront pas envie à quelqu’un de communiquer s’il ne le veut pas. Dans sa contribution au Travail au 21e siècle[1] Pierre Lévy, parmi d’autres auteurs talentueux, avait apporté une contribution remarquable. Remarquable parce que Pierre Levy mettait en évidence que l’intelligence collective était d’abord celle de l’échange, d’où l’importance de la relation considérée comme le marqueur génétique des nouvelles qualités indispensables au développement de nos civilisations, de notre culture. Les métiers du futur, expliquait-il dans sa contribution « Pour une ingénierie de l’intelligence et des qualités humaines » seront « des métiers de la relation ». Il présentait déjà une argumentation de ce que seront les réseaux relationnels professionnels qui commencaient à se mettre en place un peu partout dans le monde. Ces derniers deviennent des vecteurs d’échanges et de partages d‘informations entre professionnels qui se retrouvent autour de centres d’intérêts commun. En filigrane, il décrivait déjà ce que serait la formation de « webring » de compétences à la demande. Il précisait que les conditions de la création de nouvelles richesses nécessitaient que notre société admette que l’intelligence collective contribue aux apports des activités sociales et maintiennent le capital social. Une analyse selon laquelle une société gavée de richesses matérielles ne peut plus avancer sans s’interroger sur ses qualités humaines, sur la qualité du lien social qui favorise et encourage l’échange. Echanges dont le première des caractéristiques est de savoir donner du savoir, savoir faire le don. Au passage, Pierre Levy soulève le vrai problème à résoudre, celui des capacités particulières de chacun à créer du lien social ; « A devenir un médiateur ». En cela il ne fait que rappeler que ces métiers sont devenus monnaie courante. Le grand public connaît déjà les médiateurs des conflits dans les administrations et depuis peu de justice. Nos assistantes sociales sont des médiatrices en première ligne de notre société. Les médiateurs de conflits familiaux sont très présents aux Etats-Unis. Les infirmières dans certains services de fin de vie sont de formidables médiatrices. Notre société est parsemée de ces individus qui tentent de créer du lien social, première des richesses de notre société trop souvent occultées par l’âpreté du monde des affaires[2]. Dans les entreprises, cela ne peut marcher facilement. D’abord parce que l’attention que nécessite l’acte de médiation entre en conflit avec le besoin de rentabilité du temps passé. Notre société de l’impatience est l’antagoniste parfait d’une société qui voudrait se réapproprier le temps. Dans notre ouvrage «  Du mal travailler au mal vivre[3] » nous mettions l’accent sur une des retombées les plus dommageables des 35 heures : la perte du temps consacrée au temps de la relation sociale. Nous avions raconté à l’occasion l’histoire de cette société de service américaine « Busy People», financée par de grandes sociétés afin de favoriser les contacts entre familles et professionnels de la Silicon Valley. Trop occupés, les cadres et les employés de la Silicon n’avaient plus de vie sociale. L’intérêt des firmes étant de limiter la casse dans les familles. Médiateurs là encore. Les entreprises devront prendre conscience de l’importance du rôle des médiateurs dans leurs réseaux de relations comme elles l’admettent généralement bien dès qu’il s’agit de relations commerciales. Pratiquement cela veut dire qu’il convient de ne pas ouvrir leurs réseaux sans médiateurs. Les médiateurs sont des individus qui font circuler des informations utiles pour faciliter les échanges de toutes sortes. Cela recouvre les échanges de formation, l’organisation de migrations de connaissances dans les réseaux dont ils ont la charge. Ils contribuent à la cross fertilisation des équipes intéressées aux échanges de pratiques professionnelles mais aussi d’expériences diverses ainsi, plus prosaïquement, que des capacités à s’offrir mutuellement des logistiques d’accueil et de valorisation du capital immatériel de sa société. Sans eux, le personnel ne prendra pas de temps pour apporter des contributions ou participer à la dynamique des échanges. Cet animateur, sera le médiateur qui alertera qui de droit si un événement intéressant son réseau est en cours de formation. Ce détour par nos comportements en matière de travail coopératif est indispensable. Car la révolution à venir ne sera pas dans les technologies de la communication mais dans notre capacité à nous réapproprier l’importance de la rentabilité du capital immatériel – de nos connaissances- dans l’ensemble de ses dimensions sociales et économiques. Une démonstration faite par Marin Mersenne en d’autres temps !


[1] Collectif Eurotechnopolis Institut, Le Travail au 21e siècle, Mutations de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information, Paris, Dunod, 1996.

[2] L’évolution de l’espèce humaine vers de nouvelles formes de gouvernance, de culture, d’économie, de positionnement de l’individu dans le collectif, est suffisamment marquée pour qu’elle donne lieu aujourd’hui à la naissance d’une nouvelle science, l’Intelligence Collective, telle qu’initiée par la toute nouvelle CRC-IC (Chaire de Recherche Canadienne en Intelligence Collective) sous la direction de Pierre Lévy.

[3] Eyrolles – Ettighoffer & Gerard Blanc, février 2003