C’est ce que -selon nos livres d’histoires- répondit Christophe Colomb à ses détracteurs qui estimaient que trouver l’Amérique n’avait pas été si difficile. Il leur demanda en réponse de faire tenir un œuf debout puisque c’était si facile. Aucun n’y parvint. Prenant un œuf dur, Christophe Colomb posa la base de l’œuf légèrement écrasé sur la table. « Quoi de plus facile ! » s’écrièrent–ils. « Certes mais il fallait y penser » répondit-il en les quittant.

Alessandro Mendini est directeur artistique des montres Swatch, un objet très ordinaire soumis à une très forte concurrence. Il a fait venir des designers du monde entier qui viennent se frotter à un sévère cahier des charges pour faire tenir des idées originales sur un cadran de montre. Ici, la grande originalité de Swatch est d’avoir démontré que, plus que son savoir faire industriel ce sont les idées venues du monde entier, venues de métiers et de cultures diverses qui ont fait le succès des collections de la marque. Facile ? Il fallait y penser ! Même sur des marchés difficiles voire saturés, des chefs d’entreprises peuvent conduire des stratégies s’appuyant sur l’innovation pour en faire un atout de leur pénétration sur les marchés. Lors de la perte par quatre des parts de marchés des salles de cinéma suite aux succès de la télévision et du cinéma à domicile, quelques pionniers ont inventé d’immenses salles multiplexes qui ont fait revenir les spectateurs. Plus confortables, disposant d’équipements visuels et sonores incomparables, proposant une gamme de films et de services dérivés importante, les complexes de loisirs dédiés au cinéma sont une réussite qui fait le tour du monde. Il fallait y penser !

Les confrontations stratégiques à venir se déplacent vers les capacités des organisations à inventer. Il suffit de visiter certains sites d’entreprises sur internet pour y trouver une rubrique qui n’existait pas encore récemment : celle des innovations. Autrefois très discrètes, les informations valorisant la participation des entreprises à des avancées techniques, les investissements consentis à la R&D, à ses retombées pratiques, sont mieux mises en valeur. Une communication utile à la fois pour les actionnaires et les partenaires actuels et à venir mais aussi une belle façon de contribuer à l’attractivité de la firme auprès de chercheurs talentueux. Innovascope publiait en février 2005 un rapport sur les politiques d’innovation des grands groupes. A partir de 166 rapports d’activités, cette étude mettait schématiquement en évidence une préoccupation plus significative des groupes cités dans l’étude « de mieux prendre en compte l’innovation comme un levier stratégique de leur développement »[1]. En outre, avec la financiarisation croissante des connaissances, des expertises et des licences, nous voyons se multiplier les initiatives en mesure de favoriser les transactions et de constituer un peu partout dans le monde des plates formes de commercialisation ou d’échanges d’idées et de savoirs. Plus que jamais les batailles du futur sont celles de la matière grise et des idées originales. Idées issues du brassage et du métissage des cultures, des expériences et des savoirs de multiples acteurs. Reste à maitriser les méthodes et les techniques les mieux à même de faire germer des idées dans les endroits ou les circonstances les plus inattendues. Les entreprises américaines les plus en pointe ont mis en place des réseaux de « jardins d’idées » afin de favoriser la créativité de leurs collaborateurs et de leurs alliés[2]. On pourrait imaginer un écosystème dédié, une sorte de parc des idées. Pour le lancer, peut-être pourrions-nous nous inspirer de la méthode du « happening » festif choisie par la ville de Singapour ? En novembre 2002, elle mobilisait quelques 8000 habitants durant une semaine dans un même lieu. Pourquoi ? Pour chercher des idées. Sur quoi ? Eh bien sur tout ! Ce challenge consistant à inviter des gens à imaginer des idées sur des tas de sujets au choix est désormais inscrit au Livre Guinness des Records. Plus de 800 000 idées ont été proposées durant cette semaine. Bien sûr, elles sont inégales, bien sûr, elles ne seront pas toutes mises en pratique. Mais imaginez les liens qu’ont permis ces libres séances de remues méninges ?! Toutes les personnes présentes ont vécu une expérience unique faite de stimulation, d’émulation bon enfant. Une sorte de voyage dans l’imaginaire à la fois individuel et collectif bien moins frustrant que des réunions pseudos rationnelles que nous vivons dans nos entreprises. Imaginez maintenant que nous disposions d’un incubateur virtuel où se brasserait ces idées venues de tous les horizons. Une sorte de parc virtuel où se retrouverait, comme dans les jardins d’idées américains, des fleurs ou des abeilles qui viendraient fertiliser les trouvailles ou les propositions des uns ou des autres.

L’innovation participative est le mot clé des tendances actuelles. L’innovation est d’abord un état d’esprit. Une liberté de l’esprit insuffisamment stimulé, pourtant la créativité doit devenir une œuvre, une posture collective, un acte participatif à la vie sociale et économique de l’entreprise. La dilution de la matière grise, la dispersion des compétences, la transversalités des savoirs, nécessite de faire se frotter ensemble des pratiques et des connaissances spécifiques et de favoriser la pollinisation des idées et des pratiques, la fertilisation croisée des idées. Que ce soit dans l’ameublement, l’automobile ou l’équipement des habitations, il devient indispensable d’investir en recherche & développement pour trouver des concepts, des composants, des matériaux, des couleurs qui participent à la différenciation des produits. Créatif, le mot clé qui faisait déjà fureur au début des années 70 revient en force avec ses ateliers de créativité. Savoir faire phosphorer ses équipes semble être l’impératif du moment. Il s’agit de se démarquer de son concurrent, de résoudre intelligemment et surtout économiquement des problèmes parfois complexes comme celui consistant à trouver un ingénieux système de portage des matériaux sur les piles du pont de Millau en France. Des concours d’idées mobilisant des régions entières, des quartiers ou des villes vont entrer dans la compétition des idées qui enrichissent l’expérience, apportent des économies d’énergies, répondent à des problèmes pratiques. Sous l’impulsion de son maire, la ville de Malaga a lancé un groupe de créativité associant plusieurs acteurs comme des entreprises, des investisseurs et des scientifiques (un «brainet» intitulé e-27, composant  un groupe de réflexion en réseau) afin de développer un important complexe scientifique et technologique dans la région Andalouse. Financé pour l’essentiel par le secteur privé, il a permis la création de 9 000 emplois très qualifiés depuis sa création en 1992. Dans les années 90, j’ai inventé et lancé l’incubateur virtuel « e-business Génération », puis j’ai travaillé sur le projet de la « bourse aux idées ». Ce projet n’a jamais vu le jour… pas de partenaires, ni de financiers intéressés. Peut être, enfin, trouverons nous avec le développement de l’économie immatérielle, les ressources et les acteurs en mesure de faire entrer la France dans le commerce des idées. Un rêve… mais il faut y penser !


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