En ce moment du Salon du Livre 2002, on ne manquera pas de parler de la cuvée de l’année en matière de livres de management. Mais, comme chaque année, il y aura un grand absent dans cette littérature : la chance. Beaucoup de livres ont été écrits sur la conduite des entreprises et le management, sur les pilotes et le pilotage. Des années d’expérience en entreprises et d’interventions très variées me laissent dans des abîmes de perplexité. Que voit-on ? L’obsolescence rapide des modes et des méthodes de management. Des générations de managers qui ont chacun leur modèle préféré, le plus souvent destiné à conforter leur ego et leur comportement profond, sans que pour autant les marges des entreprises des années 90 soient substantiellement supérieures à celles des années 50. Les clés du succès CointeLes livres de management présentent chacun des conditions clés de succès qui changent plus vite que la météo, d’ailleurs nombre d’entre elles passent comme des météorites. La vrai question est plutôt de comprendre comment on peut avoir aussi peu de casse dans nos entreprises, face aux constantes erreurs de diagnostic, de jugement, de produits, bref de pilotage des managers ?! Ecouter une conversation entre deux cadres dans un avion, un train, un restaurant, c’est enrichir un florilège d’incongruités et de confusion. C’est aussi comprendre que, si les systèmes vont naturellement vers plus d’ordre et de simplicité, les hommes, perturbateurs pour le meilleur et pour le pire, sont souvent là pour que cela ne dure pas. J’en suis intimement convaincu, la victoire vient plus souvent de la maladresse du concurrent que de notre propre habileté. Autrement dit, la faute de conduite met plus souvent le concurrent dans le fossé que l’on ne trouve d’entreprises capables de grimper dans le classement par leurs performances respectives. La Bruyère qui ne dédaignait pas faire son « benchmarking » chez Esope, le résume très bien : « Il n’y a que deux manières de s’élever, ou par sa propre industrie, ou par l’imbécillité des autres. » (1).

Les grands capitaines d’industrie, les hommes qui ont le sens de la manœuvre face à des conjonctures instables ou à des événements imprévisibles et nouveaux existent, bien évidemment. La réussite de Bill Gates n’est pas d’avoir inventé le langage informatique MS-DOS, c’est d’avoir d’abord eu la chance de voir IBM choisir son système d’exploitation puis d’avoir ensuite, avec ce viatique de base, construit malgré un environnement très changeant le formidable développement de Microsoft. Comme l’a fait, en France cette fois, Bernard Arnault, président de LVMH dans le domaine des produits de luxe à partir de la déroute de l’empire Boussac. Et d’autres encore dont le talent a bien souvent été servi, aussi, par une chance insolente. Une chance qui ouvre… ou ferme bien des portes. Il est mal vu d’avoir la « scoumoune » en affaires. Jadis, après moult efforts, un prétendant bien introduit obtint la charge de représenter les intérêts de la France aux Amériques. Peu de temps après, le Prince de Talleyrand (2) recevait l’heureux élu afin de lui confier ses lettres de représentation et lui souhaiter bonne chance. Ce dernier, encore tout ému, s’inclina devant le Prince en se félicitant bruyamment de son bonheur, lui qui d’habitude avait si peu de chance. Talleyrand qui se levait pour accueillir son visiteur, le saisit par le bras, « Que dites-vous là !? Voudriez-vous que je tente la mienne avec un malchanceux et celle de nos intérêts par la même occasion ? Je m’en voudrais de faire mentir votre infortune. » Et, sans plus de façon, dit-on, il raccompagna le prétendant maintenant effondré. La chance qui sourit aux audacieux, viatique indispensable à tout dirigeant, n’est pas suffisamment citée dans les livres de management. Pourtant, les plus grands chefs militaires, les plus grands aventuriers, les plus grands managers le reconnaissent volontiers, ils sont nés sous une bonne étoile. La question intéressait tellement Napoléon qu’il ne manquait jamais de s’en informer chaque fois qu’il rencontrait un nouvel officier. Bien des actes de la vie professionnelle sont influencés par l’idée que se font les responsables de leur bonne étoile. Cela ne veut pas dire que la chance suffit. En 1992, Alex Wurz gagnait son premier grand prix avec une chaussure rouge et une chaussure bleue. Son équipier, farceur, lui ayant caché son équipement. Depuis, par superstition, il ne se chausse qu’avec des chaussures bicolores lors des compétitions. Gageons qu’il reste, malgré son gri-gri, un grand pilote de F1 avant tout. A quelqu’un qui se plaignait de ne jamais gagner à la loterie on répondit que pour cela encore fallait-il s’acheter un billet. Cela reste vrai dans l’acte d’entreprendre. Ingrédient indispensable pour faire un bon manager. Il faut entreprendre pour gagner ? Avec un peu de chance !

La Lettre d’Eurotechnopolis Institut Nº 25 – Février 2002 Denis Ettighoffer
(1) : La Bruyère, Les Caractères, Dunod, Paris
(2) : Evêque, ministre de Napoléon, de Louis XVIII puis de Louis-Philippe, prince de Benevent, le comte de Talleyrand fut un serviteur de l’Etat machiavélique et controversé de plusieurs régimes qui suivirent la Révolution française.

 

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