Ceux des lecteurs qui lisent la presse économique savent la croissance de la France molle, ses exportations insuffisantes, son marché du travail dévasté. Dans cette France encalminée, les français n’ont pour autres distractions que les empoignades entre cadors syndicaux ou parrains politiques, le tout largement encouragé par des corporations qui comptent les avantages tirés de ces stériles confrontations. La France oublie que son tissu regorge de richesses qui en font un des pays les plus primés de la terre dans les joutes sportives, le plus industrieux par la diversité de ses percées technologiques, le plus savant par l’exigence de ses formations. Comment se fait-il qu’avec ses atouts, cette France devienne stérile d’idées, de projets, de pratiques qui devraient faire sa fierté et sa richesse ? Quels enzymes gloutons brident ou enlisent ses forces vives, ses entreprises ? Où passe sa vitalité, celle de sa jeunesse alors que partout dans le monde celle-ci s’emploie à faire de la vie une belle aventure.Quand allons nous nous remettre à rêver notre avenir et à le réaliser alors que le monde autour de nous bouge, s’organise, où tous les habitants souhaitent s’enrichir, trouver une norme de confort au moins égal à la notre ? Engluée dans ses règlements de comptes politiques, notre nation court le risque de passer à côté, de ne pas tirer profit d’une mutation économique dont elle est partie prenante. Une mutation qui s’inscrit dans les changements en profondeur et durable de l’économie mondiale : le développement de l’économie immatérielle et ses objets numériques. Avec l’entrée dans l’économie de la connaissance et des biens numériques, nous sommes à l’orée d’un grand cycle économique prédit par l’économiste russe Kondratiev. Il se traduit, contradictoirement à l’affirmation de certains économistes, non comme un nouveau cycle de croissance traditionnel qui renouvellerait le miracle des « trente glorieuses » mais plutôt comme un cycle d’économie de moyens. Nos systèmes ne vont pas continuer à croître ou se relancer vigoureusement, en dehors de situations locales spécifiques. Ils vont s’optimiser, globalement. Pour le profane, l’idée est simple. Nous cessons d’utiliser des voitures gloutonnes tout en continuant d’améliorer ses performances et son confort. Inscrit dans un cycle du développement durable, nos économies vont faire en sorte d’utiliser mieux les ressources existantes. On parlera d’améliorer les performances des modèles existants ou de les modifier pour qu’ils consomment moins de ressources. Quels qu’ils soient. Pour cela, nous devrons mobiliser beaucoup de connaissances, les échanger intensément, les troquer, les vendre, les négocier en limitant les abus. Mais il nous faudra aussi avoir des idées, beaucoup d’idées, de la jeunesse, de la folie, un peu, et de l’audace, beaucoup. Nous devrons redevenir le pays fertile du « siècle des lumières » pour féconder l’économie mondiale. Si nous ne nous réveillions pas, nos compétiteurs vont continuer à aller voir nos clients, nos partenaires, nos fournisseurs. Ils vont les voir avec des idées nouvelles, des projets de développement, des entrepreneurs de talents, de l’argent. Chez nous, les investissements vont continuer à se raréfier lentement faute de projets. Nos enfants iront voir à l’étranger si leurs idées et leurs énergies ne peuvent pas être mieux employées. Des sociétés importantes continueront à déplacer subrepticement les sièges sociaux dans d’autres capitales en nous laissant quelques vestiges. De plus en plus d’entreprises iront faire leurs marges et dépenser à l’étranger, pendant que des représentants du peuple se chamailleront, toujours et encore, de savoir pourquoi notre bourse est vide et nos emplois plus rares.

La France a fait le choix d’être spécialisée dans des activités industrielles à forte intensité capitalistique au détriment de ses emplois. La création de valeur en France a été cassée dans les années 1980/2000 avec l’arrivée de nouvelles formes de création de services et d’emplois. Après des années de croissance de l’intensité capitalistique, de gains de productivité élevés et de hausses de salaires, on observe au milieu des années 90 un fléchissement de moitié de notre productivité par rapport à nos compétiteurs. La diminution de la durée du travail limite les possibilités de production et l’accroissement des charges sociales limite l’entrée sur le marché du travail. On note que la substitution excessive du capital au travail pénalise les ménages qui perdent en pouvoir d’achat, perte en partie limitée par les revenus sociaux fournis par l’état providence. Les Etats-Unis pour leur part – pendant la même période – privilégient les services à faibles coûts du travail qui créent de l’emploi et les services à forte intensité de connaissances qui dopent la R&D, le tout en encourageant les investissements dans le secteur de la recherche. Ils passent durant la décennie 85/95 dans l’ère de l’économie immatérielle en pariant d’une part sur l’investissement dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, sur l’innovation et l’intensification des investissements dans les activités à forte intensité de connaissance.

Avec la réduction des effectifs du secteur agricole et industriel, des millions d’emplois ont été détruits durant les trente dernières années. Mais des millions d’autres emplois ont été créés par des PME alors que les grands groupes se délestaient de leurs sureffectifs. Mais le déficit reste. Mais de quel déficit parle-t-on ? Les emplois ont bougé aussi géographiquement. Des régions qui ne connaissaient pas l’économie de marché sont aujourd’hui de formidables réservoirs de main d’œuvre bon marché. Donc ce sont des chaînes de la valeur locales qui se sont désagrégées, désintégrées. Elles ce sont modifiées, adaptées à la fois pour réduire leur coût de fabrication, mais aussi pour réduire leur coût de R&D, de commercialisation. Qu’avons nous fait pour nous adapter à l’accélération du cycle Schumpetérien de création et destruction de valeur ? Où parlons t’on de notre « grand bon » en avant ? Quelle forme prendra t-il, sur quelles bases, quelles valeurs, quelles compétences, quels grands projets, quels investissements ? Pour l’immédiat nous entendons surtout parler de notre civilisation des loisirs, de la réduction de notre temps de travail, de notre besoin d’augmenter une consommation sans avoir su trouver les relais qui nous permettrons encore longtemps de vivre grand train !

Mon livre, Netbrain ambitionne de démontrer que nous avons mieux que de vieux restes et que nous devons modifier notre posture intellectuelle et mentale pour profiter d’un cycle de croissance qui pourrait remettre en route cette France encalminée. Plutôt qu’un constat qui illustrerait une fois de plus une France dépitée de ses insuffisances, nous avons traité notre sujet comme un ensemble d’évènements probables dont nous pourrions trouver utilement profit. J’embarque tous mes lecteurs sur un champ des batailles à venir. Un champ qui est une planète. Une planète virtuelle mais féconde. Prévenus, sans doute en tireront-ils parti pour leurs affaires et leurs futures stratégies. J’ai rédigé, parfois avec humeur, avec la rogne de celui qui voit l’accident arriver sans pouvoir y faire grand chose, une chronique en devenir de l’économie des biens numériques. Une économie dont nous risquons de nous expulser nous mêmes. Les acteurs n’y ont rien d’innocents mais plus important, je le sais, beaucoup trop de nos dirigeants n’en comprennent pas encore les ressorts. Ils mettent notre futur en perte de chance. Idéalistes s’abstenir. La compétitivité pour s’emparer des ressources de matière grise nécessaires à l’économie des savoirs ne sera pas moins âpre que celle que nous avons connue pour s’approprier des matières premières ou conquérir des territoires. Vous découvrirez, tout comme moi, combien le sujet est complexe, aux ramifications étendues, parfois inattendues.

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