Un jour, cela devait arriver, je reçus de mon éditeur la fatidique lettre m’annonçant la prochaine mise au pilon d’un de mes livres. Pourtant certains avaient eu du succès. Un de mes éditeurs, devenu un ami, m’avait avoué que l’un d’eux s’était vendu bien plus que celui d’un gourou du management américain très connu. A ma question, il m’avait répondu que sa maison d’édition se devait d’éditer ces grands auteurs américains pour des raisons de prestige. C’est toujours bon pour l’égo !

Donc pilon. J’en récupérai quelques exemplaires pour ma boite à souvenirs. Pour moi, après des années de distribution, la mise au pilon de mes livres les faisait disparaitre au milieu des millions d’autres plus ou moins connus et récompensés. Une perte regrettable, ces livres auraient pu être donnés à des bibliothèques scolaires et notamment à des écoles francophones à l’étranger qui reçoivent – on le sait peu – beaucoup d’ouvrages anglo-saxon traduits en français. Après avoir fait le deuil de mes prouesses littéraires, comme je me l’étais promis, je mis ces ouvrages gratuitement à disposition par téléchargement à partir de mes sites ou à la demande de ceux qui me contactaient directement. J’étais un adepte des « biens communs » et du « copyleft » pour lesquels j’ai plaidé à plusieurs reprises. Je donnais ainsi une vie numérique à mes livres et à mes conférences pour ceux des nombreux élèves d’universités qui ne cessaient de me contacter.

Les mois passant, je prêtai une attention distraite à la fin de vie de mes années d’écriture pour « fertiliser » ce qu’allait devenir notre vie numérique et énoncer un certain nombre d’hypothèses sur les profondes transformations de nos organisations économiques et sociales. J’étais loin de m’imaginer ce que deviendraient tous ces livres écrits (une dizaine). Puis un jour et puis d’autres, je découvrais qu’une bande de petits salopiauds se faisait de l’argent en vendant mes livres supposés ne plus exister pour cause d’envoi au pilon. Certains des vendeurs parlent de livres d’occasion mais le plus souvent il s’agit d’éditions originales : Alléluia ! Mes livres ont ressuscité.

Parfois ce serait presque amusant, certaines offres planquent le nom de l’auteur pour éviter de se faire repérer, je deviens denise.hettigho / Ettighoffen/ etc. Si certains pratiquent des prix cassés, la plupart ne se gênent pas pour vendre au prix du neuf des livres dont certains (qui vieillissent bien, merci) ont été écrits dans les années 80. D’autres petits malins proposent à leurs visiteurs de s’abonner à une bibliothèque (contre paiement) afin d’accéder à mes livres et certainement à bien d’autres. Bon, tout ça semble bien connu. Mais le comble – qui m’a décidé d’ailleurs à écrire ce papier d’humeur – a été de découvrir que maintenant c’était des Powerpoint de mes conférences entre les années 1970 et 2010 mises en ligne qui faisaient l’objet d’une commercialisation indécente.

Parfois on se demande si les éditeurs si prompts à pratiquer l’embargo sur leurs éditions ne sont pas derrière ce commerce de seconde main qui leur permet de vendre à prix cassé les livres débarrassés de la gestion des droits d’auteur. Auteurs tous bien convaincus que l’on ne gagne pas d’argent avec ses droits et dont la seule récompense est une plus ou moins grande (et relative) notoriété. N’empêche qu’il se pose aujourd’hui un vrai nouveau problème. Tous les ouvrages édités sous format papier sont susceptibles de revivre sous une forme numérique, cette part immatérielle, leur vraie valeur, n’est pas réduite par la mise au pilon de leur version papier. C’est cette vraie valeur dont s’empare certains distributeurs sans grands scrupules. Une valeur dont certains, comme moi, ont fait don aux biens communs qui sont, une fois de plus, pillés par des commerçants qui n’hésitent pas à numériser des livres abandonnés par les éditeurs sans l’accord des auteurs.

J’apprends que la future directive européenne sur « les droits d’auteurs » de 2017 pourrait s’arroger le droit de copie intégrale (au lieu de courts extraits) pour les utilisations pédagogiques, sans rétribution. On aurait pu penser qu’une compensation forfaitaire soit proposée aux auteurs par le biais de leurs éditeurs, mission du Centre d’exploitation du droit de Copie . En réalité la manne reçue par cette organisme (plus de 50 millions d’euros en 2016) semble uniquement destinée aux éditeurs et organes de presse qui trouvent là une ressource complémentaire aux cadeaux fiscaux qui leur sont déjà offerts par les pouvoirs publics.  Le CFC gère ainsi les droits de copie et de diffusion numériques de plus de 13 000 titres et sites internet français et étrangers. Lecteurs, si vous connaissez un auteur qui a déjà reçu un euro de cet organisme en récompense de son travail, merci de le faire connaitre. Voyez vous-même !

Pour en savoir plus :http://www.numerama.com/magazine/24636-le-pire-du-droit-d-auteur-en-2012-worst-of-copyrightmadness.html

 

 

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