L’arrivée de madame Kosciusko-Morizet au poste d’Eric Besson me donne l’occasion de lui souhaiter la bienvenue dans ses nouvelles fonctions en soulignant qu’elle est désormais au cœur de sa véritable vocation, … la liberté en plus. En effet dans Economie Numérique il y a « Economies ». Le développement bien orienté des biens numériques peut être un atout considérable pour notre pays. Explications.

La crise « aidant » un nouveau cycle « éco-efficient » prend le relais des cycles de croissance traditionnels. Stimulée par la crise actuelle, partout la priorité des économies modernes sera de mieux rentabiliser les ressources et les revenus disponibles. Nos sociétés utilisent les réseaux afin de substituer les déplacements numériques aux déplacements physiques, l’immatériel au matériel, les biens numériques aux biens tangibles. La numérisation permet de consommer moins de matières premières tout en produisant autant de biens et de services. Nous sommes entrés pour de longues années dans un cycle d’éco-efficience rendu possible par la numérisation du monde. Un grand cycle économique prédit par l’économiste russe Nicolaï Kondratieff. Pour lui, notre cycle actuel serait celui d’une période « gestionnaire » qui suit, celle « stratégique », des années 1940-1992[1]. Nos systèmes ne vont pas continuer à croître ou à se relancer vigoureusement, en dehors de situations locales spécifiques, ils vont s’optimiser globalement. Pour le profane, l’analogie est simple. Nous cessons d’utiliser des voitures gloutonnes tout en continuant d’améliorer leurs performances et leur confort. Inscrites dans un cycle du développement durable, ce cycle éco-efficient est caractérisé par d’intenses investissements dans les technologies de l’information et de la communication afin d’optimiser les consommations de ressources. Le capital se concentre sur certaines industries et activités de services (d’usages notamment) plutôt que sur d’autres afin de produire de nouvelles richesses (En grande partie immatérielles, cette fois !), ce qui va déstabiliser les modèles socioéconomiques en place et engendrer de fortes tensions sociales. Nous y sommes[2] !

Une planète numérique va entrer en compétition avec les territoires ordinaires. En 2003, la Chine en plein décollage économique a consommé 30% du pétrole extrait, 30% de l’acier (contre 13% dix ans plus tôt) 40% du ciment produit et mobilisé 25% des investissements directs mondiaux. Une demande qui n’a cessé d’augmenter alors que celle de l’Inde et de l’Afrique démarre en flèche, la crise actuelle n’ayant repoussé l’échéance que de quelques petites années. Si nous ne nous adaptons pas dans les dix ans à venir, la demande sera telle que nous allons vivre une véritable bataille des ressources. Aussi l’explosion des biens numériques devient une chance pour les pays qui les utilisent pour améliorer leur bilan énergétique. Pour limiter la casse, il leur faut réduire la consommation des biens tangibles de plus en plus coûteux et remplacer leurs esclaves mécaniques par des esclaves numériques, virtuels. Econome en énergie et en ressources matérielles, rapide comme l’éclair, bon marché, facile à utiliser, la planète numérique substitue à la dure matière ordinaire la fluidité, la légèreté et la quasi-gratuité des biens numériques. Après s’être « tertiarisée » (plus de 70% des emplois dans Union Européenne), l’économie moderne se dématérialise progressivement et nous offre la possibilité d’un élan économique historique et incomparable s’appuyant sur l’expansion commerciale des biens numériques. L’économie y change de nature. Le signe domine la matière qu’elle économise. Avec la téléprésence, la visiophonie, le télétravail, commercer avec le monde entier est à la portée de chacun et plus seulement des entreprises organisées. On peut se faire des amis d’un bout à l’autre de la planète et préparer avec eux des projets comme s’ils étaient des proches. Une société numérique se construit, plus solidaire, grâce aux dons mais aussi aux trocs qui limitent l’utilisation des monnaies fiduciaires, plus accessible aux pouvoirs d’achats du plus grand nombre grâce aux marchés low cost. Sur cette planète numérique, avec ses possibilités d’échanges à coût marginal, des populations de gens modestes et défavorisés peuvent bénéficier de l’accès aux savoirs et entrer dans l’ère de l’économie des connaissances. La téléformation devient un produit exportable économiquement. Les régions les plus reculées ne disposant que de maigres ressources peuvent accéder aux bibliothèques virtuelles disponibles, aux ressources des laboratoires éloignés et aux programmes scolaires mis en ligne d’un peu partout dans le monde. Grâce à Internet ils ont accès aux biens communs, au capital immatériel le plus précieux qui soit : la connaissance.

Modifier les instruments d'analyseUn constat qui ne serait pas complet si on n’admet pas aussi un autre changement de logique économique. Nos instruments d’analyse économique deviennent obsolètes. Nous allons vivre culturellement un choc comparable à celui vécu par les propriétaires terriens des années 1800 à 1900 pour qui la possession des terres était l’alpha et l’oméga de l’économie du secteur primaire. Nos modèles économiques entrent dans une logique d’usage, de préférence à une logique de propriétaire. On louera plus que l’on achètera, la numérisation de toute chose facilitera cette transformation qui nous arrive non sans difficultés[3] avec l’économie immatérielle du quaternaire. En contre partie les pays avancés vont découvrir qu’ils doivent abandonner les approches classiques des taux de croissance au bénéfice d’autres indicateurs. Ces derniers ne subissent pas seulement une crise économique mais tout aussi difficile, celle des référentiels de l’économie traditionnelles. Un sujet complexe sur lequel on ne souffle mot dans le plan de l’équipe Besson. Hier, on scrutait la progression d’indicateurs comme la production du papier et du cartonnage, la consommation électrique, les variations des stocks intermédiaires dans différents secteurs d’activités ou encore la production des métaux ou des ciments pour donner la température de l’économie. Désormais on devra compter sur d’autres indicateurs plus adaptés à la progression de l’économie numérique et immatérielle : La progression relative des investissements dans la formation et celle des exportations des biens culturels et numériques, la consommation totale ou partielle des quantités de giga-octets circulants chez les opérateurs, le chiffre d’affaire de la publicité en ligne, et toujours… la consommation énergétique ; indicateur clé des évolutions des bilans énergétiques d’une entreprise, d’une région ou d’une nation. Nation qui, comme dans l’exemple de la voiture, devra apprendre à être plus économe sans perdre de ses qualités, bien au contraire ! Aussi, face à la crise et grâce sans aucun doute à l’économie numérique qui nous permet d’être économes de nos ressources, restons stoïques, comme le disait Calderon, poète et philosophe espagnol, « le pire n’est pas toujours certain »[4].

Denis Ettighoffer Janvier 2009


[1] Nicolaï Kondratieff publie en 1928 « les grands cycles de la conjoncture » qui fondent la pensée économique sur la nature et les causes de plusieurs cycles conjoncturels ayant chacun leurs spécificités dans la dynamique des échanges et des comportements socio-économiques. http://fr.wikipedia.org/wiki/Nikolai_Kondratiev

[2] Pour plus de détails voir Netbrain, Planète numérique, Dunod 2008.

[3] Rénover le copyright un impératif de l’économie numérique

[4] http://www.evene.fr/celebre/biographie/calderon-210.php

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