couv_malvivre_smallPar Denis Ettighoffer et Gérard Blanc, Editions Eyrolles, 2003

Nominé par le Club Manpower parmi les cinq meilleurs ouvrages sur les ressources humaines. Voir ci-dessous pour téléchargement du livre ( Extrait chap3_ettighoffer)

« L’investigation la plus dérangeante de ces dernières années sur les changements de mode de vie des Français. » Tout, tout de suite… Une frénésie paranoïaque serait-elle en train de nous emplir ? Qu’est-ce qui nous pousse si souvent à abandonner la moindre règle de savoir-vivre ensemble ? Pourquoi aujourd’hui dire « Plus tard », « Pouvez-vous attendre une minute s’il vous plaît ? » peut-il être considéré comme intolérable ? Cette course après le temps nous questionne. Un temps surencombré de tâches mineures ou importantes qui sont autant d’occasions de zapper de l’une à l’autre, émiettant nos journées de travail, déréglant nos temps personnels. Du mal travailler au mal vivre, il n’y a qu’un pas. Temps de travail, de repos ou temps personnel, nos rythmes de vie s’emballent. Afin de nous soigner, voici pour commencer un diagnostic puis des suggestions pour faire autrement.

RÉAPPRENDRE À EMPLOYER NOTRE TEMPS ! d’Humbert Fusco-Vigné

 Les auteurs sont de bon aloi mais aussi des experts en poil à gratter. Ce livre a pris pour titre le sous-titre de leur ouvrage de référence, dédié en 1999 à une première analyse de la consommation de notre temps par rapport au travail, aux NTIC (les infotechnos) et aux 35 heures (1). Dans leur nouveau livre, ils ont globalisé le propos en traquant et analysant les mutations et conjugaisons – aujourd’hui pourvoyeuses de stress sans fin – de nos modes de travail et de vie. Ils observent l’accélération de leurs rythmes, notre agitation en conséquence et l’absence ou l’inadéquation des réponses à ces emballements. Le résultat est ce que nous vivons : un mal vivre qui va jusqu’à être dépourvu du moindre savoir-vivre ! Ils ont donc visé juste. Ce ne sont pas des gauchistes. Mais, sans cracher dans la soupe, ils mettent les pieds dans le plat. En les agitant, ils enrichissent questions et réponses, nous mettant ainsi sur les bonnes pistes. Ils les jalonnent avec une intelligence documentaire à saluer.

Vite, toujours plus vite ! Une fuite en avant ? Comme dit le prière d’insérer, et c’est la vérité, ce livre interpelle : dans quelle société sommes-nous en train, au boulot et dans la vie, de faire semblant de nous épanouir ? Faute d’un temps qui se réduit comme peau-de-chagrin – problème vieux comme le monde mais exponentiellement aggravé par les progrès les plus récents – nous parvenons de plus en plus mal à survivre, mis à part quelques petits génies qui, selon les circonstances, le sont, le croient, le prétendent ou font semblant. Engagés la fleur au fusil avec les NTIC dans la musette, soi-disant génératrices de progrès dans nos modes et méthodes de travail, nous déchantons. Les « infotechnos » sont devenues, par manque d’intelligence et de discipline, autant de stupéfiants d’accélération et de corruption de notre existence. La perfusion de notre travail dans notre jardin privé, via le nomadisme et la multiplication des « sbf » (sans bureau fixe !) asphyxie notre vie. Les cadres qui le peuvent se rebiffent, mais beaucoup trop y perdent le nord. Nous risquons d’y perdre la tête, comme ces poulets décapités qui détalent en tous sens, dans la parabole chère au mollah Omar et à son maître Oussamah Ben Laden ! Au travail comme chez soi, nous sommes en effet trop souvent autant d’esclaves obsédés courant après eux-mêmes et quelque chose, mais quoi au juste ? La gratification de ce travail et notre quête d’un certain bonheur nous glissent entre les doigts. Nous nous retrouvons « surencombrés et émiettés », zappeurs aux statuts variables, déréglés, épuisés, surmenés ou « workoholic », mais c’est notre santé qui trinque. Tels les écolos soixante-huitards de l’autre siècle, nous rêvons parfois de retour à la terre, mais nous savons bien que ce n’est plus la réponse, comme dans ces magazines où les bobos chics des terres lointaines aimeraient se donner rendez-vous, sans faire autrement que de les feuilleter à l’occasion. Nos « e-sociétés » sont-elles l’ultime avatar, « forcément ambigu » comme aurait dit Marguerite Duras, d’une civilisation dont nous pressentons qu’elle tombe en ruines avant de nous péter à l’improviste à la figure !? Voyez les politiques. D’un show l’autre, ils n’ont plus le temps de penser ni de savoir quoi faire, ni même comment gouverner ni à quel saint se vouer ! Tout le dispositif des 35 heures, des motifs à ses applications, est en inadéquation avec la logique des besoins et attentes de nos sociétés. Halte au feu ! Repos. Réapprenons le temps et la vie façon 21e siècle en cessant de vouloir réinventer le passé ! Nous pouvons le faire en préservant la prééminence des réseaux humains sur celle des ordinateurs ! C’est une des leçons de ce petit livre qui fourmille d’autres recettes exposées avec clarté, érudition et simplicité. C’est donc un livre à lire.

Pour une « écologie du temps »

Face à l’avalanche des questions et des problèmes posés, l’ouvrage prend appui sur une sorte de vaste « rapport d’étonnement ». Les auteurs en tirent, sur le fond, des lumières, une mise en perspective, des espérances et des réponses pour retrouver un équilibre entre nos modes de travail et de vie, pour ne pas dire une raison d’exister ! Côté forme, l’ouvrage comporte une table des matières détaillée, une bibliographie et des notes ou références en provenance de sources à rendre jaloux un chartiste. L’ensemble permettra aux débutants de tout savoir et aux connaisseurs de mieux savoir, en allant vite, à ce qui les concerne, leur importe ou les intéresse. Nos amis démontrent ce qu’il faut faire pour que notre pain de chaque jour, au travail et en famille, redevienne comestible sinon de nouveau un plaisir. Car notre époque est aussi celle de formidables progrès. Cet ensemble reste pourtant miné de dysfonctionnements qui, en tous domaines, sont à la hauteur ! Nous restons mal équipés pour surmonter ces obstacles, nourris que nous sommes de la sous-culture du temps, avec le pain et les jeux de nos spectacles de Bas Empire romain revisités par les fées cathodiques. Les auteurs nous indiquent comment faire, en commençant par réintroduire dans le système du travail une politique des revenus et du coût du travail. Ce livre apprend pourquoi et comment nous devons « refonder », comme on dit maintenant, l’adage qui, depuis la nuit des temps, reste celui des hommes de la terre : « laisser du temps au temps ». « Dans une société plus soucieuse d’efficacité que de vitesse, tout le monde doit apprendre à gérer sont temps » disent en conclusion les auteurs, en référence notamment à la notion de « temps choisi » que notre culture admet mal. Si nous ne le faisons pas, c’est l’horreur économique garantie pour nous et, pire, nos enfants.

Humbert Fusco-Vigné

(1) : « Le Syndrome de Chronos, du mal travailler au mal vivre », Denis Ettighoffer et Gérard Blanc, Dunod, 1999, Prix Rotary du livre d’entreprise. Humbert Fusco-Vigné est consultant en communication d’entreprise, chroniqueur et critique de la vie et des livres (VERSO, Arts & Lettres). Ce texte est le compte-rendu du dîner-débat organisé par Eurotechnopolis Institut le 18 mars 2003 à l’occasion de la sortie de « Du Mal travailler au Mal vivre ».  A télécharger:  Du Mal Travailler au Mal Vivre