A la fin de ce siècle, nous serons nombreux à trouver normal non seulement de faciliter la mort volontaire mais aussi de la financer. Une thèse encore mal accueillie mais qui interroge toutes les sociétés avancées confrontées au fort vieillissement de leur population.

Si la mort vous fait peur n’allez pas plus loin. La mort est d’abord quelque chose d’extrêmement violent. La première fois, c’est en tant que chasseur que je l’ai rencontrée. Ma 22 long rifle n’avait rien de bien particulier sinon que je savais viser. Mais la première fois que j’ai tué un bel oiseau, je me suis senti mal pendant des semaines. Puis la vie d’adulte m’a obligé à la côtoyer régulièrement… mais en tant que témoin. En souffrant, bien sûr, car je voyais partir des proches, des parents, des amis emportés par la maladie, les accidents, la vieillesse. Mais jamais je n’aurais imaginé que cette mort serait un jour un objet de désir.

Le suicide volontaire pour les personnes âgées est une coutume approuvée dans plusieurs civilisations de l’Antiquité. Plus tard, au Moyen Âge, les chrétiens se préoccupent surtout de la façon de mourir dans la perspective du salut de l’âme. La religion chrétienne l’accompagne car l’euthanasie est considérée comme une « bonne mort ».  Face à une société aveugle, face à des élus peu courageux, dans la discrétion, un peu partout certains de nos contemporains, hommes et femmes, prennent le chemin final pour en terminer avec une vie dont ils ou elles considèrent qu’elle leur a donné suffisamment pour la quitter avant qu’elle ne les abandonne dans la déchéance la plus totale.

Des femmes et des hommes en souffrance, démunis de tout, incapables parfois des gestes les plus élémentaires souhaitent cette mort qui les délivre d’une enveloppe qui les retient prisonnier. Oui, cette mort désirée, cette mort organisée peut être d’une violence extrême, je puis en témoigner. Pourtant détrompez-vous, je ne parle pas de l’euthanasie, ni de l’accompagnement de la fin de vie et des soins palliatifs qui font débat partout. Je vous parle de l’augmentation du nombre de personnes qui, encore en pleine force de l’âge, organisent volontairement leur fin de vie. Ce phénomène à la croissance encore imperceptible, va de pair avec la crainte d’arriver à une vieillesse extrême, débilitante, humiliante et coûteuse pour la société et surtout leur famille.

La mort volontaire reste très violente pour les proches. Il faut les prévenir, les habituer à cette idée, les associer à ce départ définitif même si cela ne suffira jamais. Violente elle reste. Un vide soudain, une absence qui fait mal. Des souvenirs aussi.  Malgré cela, ce phénomène de la « mort sur commande » ou « suicide assisté » continue à croitre. Nos sociétés sont à l’orée d’une autre phase de leur évolution face à la mort.

En 2050 presque 30% de la population française aura plus de 65ans, dans de nombreux pays on approchera les 50% de la population totale. A la fin du siècle elle ne sera pas loin du double. Cette population verra son espérance de vie dépasser les 87 ans pour les femmes et 80 ans pour les hommes dans les pays où la qualité de la vie et des soins de santé sont les meilleurs. Ce qui va augmenter significativement les besoins d’assistance et de soins pour ces personnes âgées. Une assistance qui sera aussi celle de l’accompagnement, autorisé ou pas, du suicide volontaire. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui voient leurs parents vieillir de plus en plus longtemps et souvent ne veulent pas supporter à leur tour d’être avilis par les misères de l’antichambre de la mort, affrontant avec un courage inouï leur profond instinct de survie

Depuis toujours, bien des décès sont le fait de gestes d’accompagnants aimants qui n’hésitent pas à se mettre en danger faute d’avoir pu s’appuyer sur des structures officielles aidantes mais aussi faute d’argent. Aller en Belgique, en Suisse, au Canada ou encore dans certains Etats américains pour y finir sa vie au lieu de rester au milieu des siens, dans son pays natal, n’a rien d’anodin et n’est pas à la portée de toutes les bourses. Au Canada, on vient de présenter la capsule de la mort pour prévoir une mort indolore et rapide.

Beaucoup de pays ont pris des décisions décriminalisant l’assistance à l’euthanasie volontaire, (que certains préfèrent désigner sous le terme de « suicide assisté ») c’est-à-dire explicitement souhaitée par la personne en bonne santé ou le malade. Après avoir craint religieusement et déifié la faucheuse, après l’avoir niée, l’humain agnostique ou athé, sous prétexte des progrès de la médecine, en fait le moment d’une délivrance et du suprême orgueil d’être l’acteur et le décideur de sa propre mort, comme l’ont été Romain Gary, Gerard de Nerval, Jean Louis Bory et bien d’autres encore dont vous ne connaitrez sans doute jamais les noms parfois célèbres. Pour beaucoup, il s’agissait d’éloigner le caractère morbide de leur fin et faire de leur propre mort un acte de révolte contre le destin capricieux.

Le communiqué officiel publié par la Commission fédérale de contrôle  de Belgique le 28 février 2019 fait état de 2 357 déclarations d’euthanasies reçues en 2018, soit une hausse de 2% par rapport à 2017, année où ce nombre avait déjà augmenté de 14%. De fait, depuis le vote de la loi de 2002, le nombre d’euthanasies n’a fait qu’augmenter chaque année. Parmi ces euthanasies déclarées en 2018 : 52,8% concernaient des femmes ; 76% des déclarations proviennent de la partie flamande (rédaction en néerlandais) ; les 2/3 des personnes avaient plus de 70 ans, mais plus d’une centaine avaient moins de 50 ans ; 46,8% des euthanasies ont eu lieu au domicile ; dans près de 15% des cas, « le décès n’était pas attendu à brève échéance », ce qui signifie que les personnes n’étaient pas en fin de vie ; celles-ci souffraient en majorité de cancers (61,4% des cas) ou de polypathologies (18,6%)[1].


[1] Mise à jour avec les dernières statistiques de 2018 en Belgique :

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