D’innombrables conférenciers se penchent sur ce problème de savoir pourquoi un petit groupe d’hommes et de femmes apparemment géniaux se transforme en une bande de crétins dès qu’on les réunit dans un même lieu.  Des forums s’ouvrent un peu partout sur le net pour réunir des chercheurs qui restent de lamentables trouveurs ! Des publications les plus diverses s’interrogent de savoir comment comprendre les enjeux de l’intelligence coopérative et la développer. La réponse n’est pas QUE dans les contenus des connaissances. Elle est dans le désir d’échanger.

Peter Drucker, qui avait anticipé le rôle du capital immatériel dans les facteurs clés de la compétitivité entre les entreprises et les nations, constatait que la mutation actuelle ne sera réussie que par les firmes qui savent partager et échanger leurs savoirs de façon efficace et économique. Une idée que confirme l’Insee qui présentait en juillet 1999 les résultats d’une enquête sur la relation existante entre l’usage d’Internet et le développement des petites entreprises de moins de 20 salariés. Les petites entreprises connectées à Internet se développaient deux fois plus vite, dégageaient le double de valeur ajoutée et embauchaient deux fois plus que celles qui ne l’utilisaient pas. L’économie de la connaissance est une économie du lien. L’intelligence n’est pas dans le groupe : elle est dans ce qui réunit le groupe. Dans le lien, les liens !  En vérité ce branlebas technologique occulte trop souvent l’essentiel du rôle des réseaux humains : s’entraider mutuellement à résoudre un problème par les échanges d’idées et d’expériences.

Disposer des meilleures organisations collaboratives dans le domaine des idées et de la R&D devient l’objectif de différenciation compétitive des années à venir. De même que le seul niveau des investissements informatiques ne permet pas de préjuger de leur rentabilité, de même, la rentabilité des savoirs ne dépend pas non plus de leur accumulation. Le « stock savoir » peut-être considérable, mais s’il ne tourne pas, il n’est pas productif. Différemment favoriser l’interconnexion technologique n’est pas non plus la garantie d’un « bon rendement des savoirs » si les échanges ne sont pas libérés. Enfin, notons qu’au fur et à mesure que les moyens de communication et de coopération s’implantent dans les entreprises les échanges entre les acteurs peuvent augmenter, oui, mais à condition qu’ils le veuillent ! La productivité des chercheurs croît non avec le stock de connaissances mais avec l’intensité des échanges de connaissances. Pour réussir son passage dans l’économie de la connaissance l’entreprise doit disposer de salariés savants, équipés de techniques de communication, libres de les utiliser et surtout désireux d’échanger. Pas gagné !

Une modification fondamentale des leviers créateurs de valeur au fil des décennies

Marché du travail

Marché des capitaux

Capital Immatériel

Intensité du stock travail

Intensité du capital

Intensité des échanges

Productivité du travail

Années 30/85

Productivité du capital

Années 80/2000

Productivité des Echanges

Années 2000/2020

 

Durant les années 30 jusqu’aux années 80 les gains de productivité de production l’ont été en limitant l’intensité de la main d’œuvre et en augmentant l’intensité capitalistique. Après les années de la productivité du travail vinrent les lois d’airain de la productivité du capital dont le « Retour sur Investissement » doit être le plus élevé possible. Pour l’économie des savoirs il s’agit maintenant de tirer le meilleur parti des capitaux immatériels investis en le « faisant tourner ». Dans l’économie de la connaissance, il est désormais évident que la rentabilité des savoirs est directement liée à l’intensité des échanges : dans la capacité des entreprises à échanger efficacement des idées et des savoirs. Savoirs sortis des cerveaux d’un nombre croissant d’individus capables de coopérer ensemble, et si possible par des réseaux électroniques… parce que c’est plus économique.

Il ne s’agit plus simplement de disposer des meilleures grosses têtes, ni des machines, des bases d’information et des réseaux les plus performants : il faut disposer de personnels qui pratiquent volontiers le « don » qui polonise par leurs savoirs leurs entreprises.  Et c’est là toute la difficulté : comment faire participer des salariés à l’animation des réseaux lorsque cette participation se réduit à des contraintes nouvelles sans contrepartie ? La mise en place d’organisations coopératives ne peut se développer que dans un contexte culturel favorable aux échanges. Tout l’enjeu des rencontres virtuelles de nature à enrichir l’entreprise se résume ainsi: Comment donner envie aux gens de collaborer ? Quelles sont les méthodes et les conditions capables de satisfaire à la fois les contraintes économiques imposées à l’entreprise et les attentes individuelles de ses collaborateurs? Nous le verrons plus loin, la réponse se trouve sans aucun doute dans des raisonnements qui acceptent d’emblée le recours aux émotions, aux passions et aux désirs de valorisation personnelle.

Avec Netbrain, une intelligence plurielle se répand comme une traînée de poudre à tous les étages des organisations humaines. De nouvelles formations sociales, de nouvelles formes de gouvernance et de management, de nouvelles formes relationnelles entre l’individu et le groupe, de nouvelles économies, de nouvelles forces politiques sont en germe, fondées sur un riche entrelacement d’actions et d’information dans un univers fondé sur la transparence et la confiance. C’est dans ce Cyberespace que pousse le système nerveux de ces structures rhizomatiques[1], de plus en plus calqué sur le modèle originel de l’intelligence coopérative. Par-là même, se fait jour à la fois l’extraordinaire diversité d’expertises parfois très pointues et la difficulté d’assurer des échanges entre des communautés scientifiques à la fois physiquement éloignées et utilisant des langues différentes. La constitution de ces réseaux savants est fortement orientée à la fois par les langues, les publications et les disciplines scientifiques dominantes. En d’autres termes, il ne suffit plus d’estimer l’importante relative d’un corpus scientifique et des investissements qui lui seraient consentis. Il convient de s’interroger sur l’utilisation que cette communauté scientifique fait des réseaux et de son rayonnement spécifique sur la toile.

[1] … Rhizomatique qui n’est pour moi qu’une démonstration supplémentaire des capacités des systèmes cybernétiques à s’auto-organiser.