Face aux NTIC, il faut apprendre à être indisponible


Denis Ettighoffer – 59 ans – est un spécialiste de l’impact des technologies de l’information et de la communication (TIC) sur les entreprises et la société. Ses recherches s’effectuent notamment au sein d’Eurotechnopolis Institut qu’il a créé en 1992. Cette société étudie les enjeux associés aux nouvelles technologies et au développement de l’innovation organisationnel.

Quel est l’impact des TIC sur le monde de l’entreprise ? Denis Ettighoffer. Nous pouvons observer trois grandes transformations qui ont bouleversé l’organisation des entreprises. Tout d’abord, la déspécialisation des lieux de travail. Avant, tout le monde se rendait physiquement au bureau. Aujourd’hui, si l’équipement le permet, vous pouvez travailler n’importe où. Deuxième point important, les NTIC ont engendré une dérégulation des temps. Le travail s’effectue aujourd’hui à n’importe quelle heure de la journée ou de la nuit. Enfin, la capacité à échanger des idées et des savoirs a explosé avec les réseaux numériques. C’est la fin des effets de frontières, experts et scientifiques peuvent échanger sur le Net ou sur des réseaux. On voit ainsi le développement de véritables réseaux de compétence et d’excellence. 

Cette perte de frontières n’a-t-elle pas des effets pervers ? En effet. Le phénomène est parfois inquiétant, cette perte de frontières s’effectuant également entre le domicile et le bureau. Les horaires, qui sont souvent très chargés, notamment pour les responsables, explosent et sont difficilement quantifiables en dehors de la sphère professionnelle. Et souvent les professionnels ne savent pas s’arrêter. Nous perdons nos repères traditionnels. La population active est en train de créer une nouvelle catégorie, celle des “sans bureau fixe”.

Quels sont les impacts de ces évolutions sur les comportements des individus ? Sans vouloir généraliser, l’impact des nouvelles technologies sur le comportement n’est pas négligeable, au contraire. Dans la société actuelle, l’individu est soumis à une forme de harcèlement médiatique. L’explosion des échanges par e-mail, et surtout par téléphone, se mesure au quotidien. Certains sont même persuadés qu’il faut être équipé pour être “branché”. C’est une grave erreur. Certains individus sont absolument incapables de contrôler les sollicitations trop nombreuses, qu’elles soient effectuées par tel ou tel média, à n’importe quelle heure. Attention donc aux débordements.

 Que faire alors ?  Il faut savoir dire non et développer la capacité à s’autodiscipliner. Lorsque l’on évolue dans un environnement fortement marqué par les NTIC, il faut segmenter son temps de travail, garder des temps pour soi-même, se concentrer ou réfléchir sans aucune perturbation. Moi-même, je suis indisponible pendant certains laps de temps durant lesquels mon assistante a consigne de ne me déranger sous aucun prétexte, sauf urgence bien entendu. Si vous ne respectez pas votre propre travail vous risquez de perdre du temps, de l’efficacité, et finalement d’accumuler de l’agressivité due aux diverses sollicitations extérieures.

Pourquoi parlez-vous d’agressivité ?  Prenez l’exemple des services en ligne. Les télé consommateurs sont souvent au bord de la crise de nerf. Les répondeurs automatiques les font appuyer sur un nombre incroyable de touches du téléphone. Les télé consommateurs ont ainsi le sentiment de perdre du temps et sont au final peu satisfaits du résultat. C’est un bon exemple de maladresse d’utilisation de la technique. Ce risque se retrouve de la même manière de l’autre côté du rideau, dans l’univers professionnel. Les technologies ont raccourci le temps et l’espace, augmentant le nombre et la fréquence de sollicitations, et donc la précipitation et le stress. Les réponses aux sollicitations en temps réel ou en direct ont doublé entre 1986 et 1996, pour atteindre presque 40 % des traitements. De manière plus générale, vous rendez-vous compte qu’il s’échange 35 milliards d’e-mails par jour dans le monde ? Avec la réduction du temps de réactivité, les gens veulent tout, tout de suite. Résultat, il se construit une société de l’impatience.

Pourtant l’usage des NTIC est un avantage pour les entreprises ? Grâce aux technologies de plus en plus perfectionnées, les entreprises améliorent considérablement leur productivité globale, que je qualifie même d’hyperproductivité. L’efficacité globale n’en est que nettement supérieure. A partir du moment où il y a un certain équilibre dans l’usage collectif ou individuel des technologies, l’impact ne peut être que positif. Malgré tout, la société est loin d’être dépassée par les nouvelles technologies.

 On parle couramment de troisième révolution industrielle… Oui, nous passons d’une civilisation du matériel à celle de l’immatériel. Et l’un des impacts les plus importants est l’optimisation de la consommation énergétique. Les documents et les échanges sont électroniques, et gaspillent moins de papier. On peut s’en rendre compte très facilement au niveau macro-économique. Par exemple, dans les années 90 la Russie produisait plus d’électricité que l’Europe. Non pas parce qu’elle était plus efficace, mais bien parce que ses rendements étaient plus mauvais et ses besoins plus importants. Autre exemple, cette interview se fait actuellement par téléphone. Si nous l’avions faite en présentiel, nous aurions tous les deux perdus du temps en déplacements, présentations, etc … La grande voie de la société du futur nous amène vers des relations dématérialisées.

 C’est un voyage sans retour ? Le retour en arrière est impossible. Que feriez-vous si on coupait tout ? Plus d’ordinateurs, ni de réseau numérique, plus de téléphone… L’environnement de travail est imprégné par la technologie. Un retour en arrière serait une catastrophe car nous avançons avec le progrès et les innovations.

https://sites.google.com/site/justechnouvelogies/sante/interview-denis-ettighoffer

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